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  • : Julie Flanere
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  • : Ludion terre à terre et qui entend bien le rester car c'est de là qu'on voit le mieux le monde (sans parler de la vue imprenable sur les dessous vaporeux et crapoteux dudit monde).

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Ah l'fat bête

ARA
Oiseau joyeux mais qui en bon père de famille développe des tendances suicidaires. Car si l’ara qui rit est un perroquet, le père ok fait hara kiri.
BUSE
Car plein d’oeufs
COCHON
Haché menu si ne reste pas dans son cocon.
DINDE
Une dinde s’éprend d’un dindon; ben dis donc s’épanche la dinde t’en as un beau bidon dindon; raide dingue le dindon dodeline et à la dinde passe l’anneau. ils eurent plein de dindonneaux.
ÉLÉPHANT
Déguisement aérien du petit de la biche car vole l'ailé faon
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Oiseau de feu qui a pris l'air
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Cuit sans haine le gnou a du goût
HARENG
Un gang sanglant de harengs glande à la gare, haranguant une hare sans gland : grande hare, rendez vos gants au Gange.
IBIS
Voyelle double
JUMENT
Monture écervelée car manquant de jeu
KANGOUROU
Quand le gourou de Caen se gourre ou de camp ou de roue, campe son courroux et roue de coups le kangourou
LÉPIDOPTÈRE
Engrais céréalier car l'épi dope la terre
MAMMIFÈRE
Grand-mère métallique

Mardi 15 avril 2008
Le cri terrible arraché au curé par sa chute contre le charme couché rebondit d’arbre en arbre le long de la sente cavalière jusqu’à frapper les oreilles de Hermande et de Prépuce qui se désaltéraient au ru.
- Un drame se joue en forêt, s’exclama Hermande en bondissant en selle; allons-y vivement.
Tandis que la centaurine rebroussait chemin bride abattue en direction du cri, celui-ci bifurquant de hêtre en chêne et en charme, avait aussi atteint une clairière à l’ouest de la scène où, torse nu, un grand gaillard s’épongeait le front. Hercule, garde-chasse de son état, venait de libérer une fouine des pièges posés la veille.
- Ce n’est pas toi qui vient de pousser ce hurlement, dit-il fort justement à la fouine moribonde qu’il acheva du tranchant de la main sur la nuque et qu’il enfourna dans sa gibecière. On a besoin d’aide, sacrebieu. Ramassant sa pétoire, réajustant sa casquette et renfilant sa vareuse, Hercule partit à grandes foulées en direction de l’appel.
Une buse planant au-dessus de la clairière, en fut fort marrie. Hercule avait oublié de remettre un appât au piège, privant l’oiseau de proie d’une alimentation facile, ces petits rongeurs idiots sur lesquels elle aurait fondu tandis qu’ils approchaient du piège. Privé de petit-déjeuner, le rapace en profita pour suivre avec intérêt la course de Hercule et celle de Hermande qui fatalement allaient se rejoindre là où le curé somnolait dans son coma. A cheval, Hermande avait une légère avance sur le piéton qui avait pour lui un chemin plus court. De ce fait, comme la buse l’avait prévu, leurs courses se joignirent à l’intersection des sentes.
- Ah ! Mademoiselle Hermande !
- Ah ! Hercule !
- Heeeeeeeinnnnnnn !
- Du calme Prépuce, du calme.
Les deux humains se précipitèrent sur le corps inconscient du curé tandis que le cheval détournait pudiquement la tête et que la buse fascinée tournoyait au-dessus de la scène.
- Mon Père, mon Père, soufflait Hermande à l’oreille de l’ecclésiastique, réveillez vous donc.
- Ne le bousculons pas, Mademoiselle Hermande, il s’est blessé à la tête. Nous devons le ramener très vite au château. Je vais dresser une civière. Pendant ce temps, essayez de le coucher sur le côté pour l’aider à respirer.
Hercule fit quelques pas dans le sous-bois et entreprit de couper deux longues gaules de coudrier et plusieurs barreaux de charme feuillus qu’il lia ensemble avec de solides brins de lierre.
- Mad-euh-moi...
- Père Amédée ? Que dites-vous ? Vous reprenez conscience ?
- Ay-meuh... votre frère, Mad-euh
- Aymeric, mon frère ! Père Amédée que dites-vous, parlez voyons, parlez, hurla Hermande, les mains sur les épaules du curé qu’elle secouait frénétiquement le regard égaré par ses paroles.
Le regard vitreux du curé se révulsa à nouveau, sa bouche s’ouvrit dans un râle.
- Vite Hercule, êtes-vous prêt ?
Hercule fixa les montants de la civière aux étriers. Y fit glisser le corps inanimé du curé et s’installa à l’arrière, la tête du blessé calée sur ses genoux.
- Filons, Mademoiselle Hermande, il n’y a pas une seconde à perdre.
Sans se le faire dire deux fois, Prépuce s’élança dans la sente en direction du château où les attendait déjà, debout sur les marches du perron, toute la maisonnée inquiète et curieuse de savoir ce qui provoquait un tel brouhaha à la lisière de la forêt. Amélie fut la première à se précipiter sur le cortège emballé.
- Allez immédiatement chercher un médecin, s’impatienta Hermande, et demandez à George et à Marthe de transporter Monsieur le curé sur la banquette du petit salon. Baignez lui le front d’eau fraîche et apportez lui les sels. Il faut qu’il reprenne conscience. Il a des nouvelles de M...
- Vous dites ? Mademoiselle Hermande ?
- Occupez vous de monsieur le curé, coupa Hermande sèchement et faites moi un couler un bain dès que vous aurez ramené le médecin. (A suivre)
par Julie Flanere
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Mercredi 9 avril 2008
- Et bien, on s’amuse ici à ce que j’entends ! répéta le visiteur inattendu.
- Ah ! Monsieur le curé ! s’exclama Marthe, c’est que vous voilà chez les mécréants que tenaille la sève du printemps. Mais vous prendrez bien un bol de café pour vous remettre.
- Ma bonne Marthe, tant que je vous vois à la messe le dimanche, et vous aussi mon bon George, je sais le péché tenu en bride. Je n’en dirais pas autant pour vous jeune Amélie.
Amélie rosit en haussant discrètement les épaules.
- Mais je ne suis pas venu pour vous tirer à confesse, reprit le curé en tendant la main vers le bol fumant que Marthe poussait vers lui - Merci Marthe ; une affaire importante me mène ici. Je dois voir de toute urgence Mademoiselle Hermande. Savez-vous où je puis la trouver ?
- C’est que, Monsieur le curé, ce n’est pas son jour de visite et il est bien tôt pour la déranger, répondit Amélie, tandis que Marthe et George se poussaient de l’épaule en se regardant l’air un peu inquiet.
- Je sais bien, Amélie, je le sais bien. Mais il s’agit d’Aymeric.
- Aymeric ! s’exclamèrent en choeur les deux serviteurs. Monsieur le curé vous avez des nouvelles de Monsieur Aymeric ?? !!
- Vous comprendrez que je ne peux rien vous dire et que je dois réserver la primeur à sa soeur.
- Mon Dieu, mon Dieu, dirent Marthe et George.
- Ah laissez donc le bon Dieu à sa bête et dites moi où trouver Mademoiselle, s’agaça le curé.
- Elle est partie courir son cheval dans la forêt, lui indiqua Amélie. Elle a pris la grande allée, mais ensuite...
- Son cheval, son cheval, marmonna le curé, celui qui porte ce nom diabolique, comment vous dites ? Pré...
- Puce, compléta Amélie ou puce des prés si vous préférez, ne voyez pas le mal partout, Monsieur le curé.
- Suffit ! Pesta le curé. Marthe, merci encore pour le café et surveillez donc un peu mieux le langage de cette jolie gourgandine. Je file. Vu l’heure, je devrais croiser Mademoiselle sur le chemin du retour.

Le père Amédée de la Cressonnière, de son nom complet, retroussa sa soutane qui recouvrait deux solides mollets bien tournés, s’assura que son calot était bien vissé sur son crâne, enfourna sa croix entre deux boutons pour en éviter les soubresauts, et sortit dans le parc à grandes enjambées. En vue de l’orée et hors champ du château, il accéléra le rythme et poursuivit son chemin au petit trot. Le sous-bois était nappé de pervenches et d’anémones miniatures que balayaient des flaques de soleil désormais solidement levé sur l’horizon. Mademoiselle Hermande, Mademoiselle Hermande, s’époumonait le père Amédée, maintenant ruisselant de sueur. Le curé avisa une sente cavalière qui partait en diagonale vers l’est et dont l’humus fraîchement retourné lui indiquait le passage récent d’un cavalier. Sa progression en fut rendue plus difficile, ses brodequins s’alourdissaient de boue, il lui faudrait encore changer de soutane. Le contre-jour lui brûlait les yeux.
- Mademoiselle Hermande, Mademoiselle Her...aaaaaaaah. Un cri terrible s’enraya dans sa gorge quand son front vint violemment heurter la branche d’un charme qui s’était couché là dans la nuit. Sonné, le curé tenta de se retenir au tronc de l’arbre, il sentit la tiédeur d’une larme de sang lui couler dans les yeux, Aymeric, il faut que je dise à Madem...  et soudain il fit totalement nuit. (A suivre)
par Julie Flanere
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Dimanche 6 avril 2008
Prépuce et sa cavalière franchirent d’un saut fin et élégant la barrière blanche qui reliait la grande allée du parc à la forêt voisine. Hermande faisait corps avec sa monture dont le rythme altier accompagnait celui de ses hanches et de ses épaules. Les mains basses sur le pommeau de la selle, en légère flexion sur les genoux, les talons pressés contre les flancs de l’alezan, le regard droit vers les frondaisons dont les premiers bourgeons esquissaient en pointillé une voûte printanière, Hermande respirait profondément l’humus des bois, emplissant ses poumons de la sève montant du plus profond de la terre pour nourrir la relève. Les naseaux frémissant, Prépuce allongeait l’allure, l’encolure tendue dans la brume qui se déchirait sous ses foulées tandis que sous ses sabots, les mottes molles de la sente voletaient derrière le couple.
- Plus vite Prépuce, plus vite, murmura Hermande en pressant ses talons, plus vite encore.
Prépuce libéra ses jambes, allongea encore la foulée, la tête presque à l’horizontale des épaules. Il sentit sa cavalière se couler le long de l’encolure, il savait qu’elle avait enfoui son visage dans sa crinière, mêlant le jais de ses cheveux au roux de son crin, qu’ils formaient tous les deux un couple sauvage emporté par le vent vers les profondeurs de la forêt. Il devinait dans le clair-obscur la biche e le faon, alertés par le grondement sourds de ses sabots, se dresser sur leurs pattes arrières et interroger les arbres. Il savait le sanglier immobile sous le chêne, le groin levé au dessus de la glandée, il savait le renard figé, une patte tendue vers sa prochaine foulée ; toute la forêt faisait silence sur leur passage et Hermande rêvait d’une course sans fin vers le soleil, le corps brûlant de la houle qui l’emportait.
Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait plus connu ces sensations, depuis que son père lui avait interdit l’accès aux écuries. Aymeric et Hermande partaient de plus en plus tôt et revenaient de plus en plus tard au château, écumant de poussière, fourbus et heureux, et leur père hochait de plus en plus fort la tête de désapprobation. Et puis Aymeric avait disparu, Ingmar, son étalon, s’était laisser mourir au fond de sa stalle. Hermande n’avait plus eu le droit d’approcher Prépuce. George le sortait tous les matins pour le faire trotter à la longe. Elle demanderait à Amélie si elle montait à cheval. Sans doute pas. Mais elle lui apprendrait.
Prépuce donnait des signes de fatigue, sa foulée se faisait plus lourde. Hermande se redressa dans ses étriers. Prépuce leva la tête et d’un joyeux hennissement salua l’orée de la forêt et le soleil qui s’inscrivait dans la déchirure des arbres, ses rayons ardents frappant ses naseaux blancs d’écume et d’efforts. Au bout de la sente, un calme ru serpentait auquel il irait plonger sa tête brûlante, Hermande à ses côtés, appuyée à son épaule, sa main gantée de cuir fin lui lisserait le crin trempé. Et ils s’en reviendraient au petit trot conversant comme deux vieux amis qui ne se seraient jamais quittés.
Alors que sa bouche sèche allait rencontrer la fraîcheur du clapotis, un cri immense fit vibrer le silence de la forêt et vint mourir à leurs oreilles. (à suivre)
par Julie Flanere
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Dimanche 30 mars 2008
Alors que l’aube frémissait encore dans les bras de la nuit, Hermande se glissa hors de son lit et du château, sanglée dans cette culotte de cheval de soie pourpre qui lui donnait cet air altier que lui enviait les souples joncs du lac et les raides chênes du parc. Son fringant Prépuce l’attendait à l’écurie piaffant déjà à l’idée de courir après le soleil. D’un saut svelte, Hermande se hissa en selle. Prépuce hennit de joie et la monture et sa cavalière d’un bel ensemble se jetèrent dans le vent qui venait aussi de se lever.
- Mademoiselle, Mademoiselle, votre bombe et votre cravache ! eut juste le temps de s’écrier en vain George que Hermande avait à peine pris celui de saluer. Haussant les épaules, le fringant palefrenier s’en retourna à l’écurie en maugréant en son for intérieur : c’est reparti pour un tour de cirque. La paille de Prépuce retournée et rafraîchie, il prit le chemin des cuisines.
- ‘jour Marthe, dit-il en portant sa main à sa casquette; ‘jour Amélie, vous reste-t-il encore un peu de café ?
- Bien sûr mon beau George, lui répondit Marthe déjà rougie et embuée par les volutes de vapeur qui s’échappait de ses casseroles. Assieds-toi donc, ajouta-t-elle en poussant vers lui une miche de pain et la motte de beurre. Mademoiselle est déjà partie ? Elle n’a même pas pris de petit-déjeuner...
- Ca t’étonne donc ? lui rétorqua George en se glissant prestement sur le banc.
- Mais qu’avez vous donc tous les deux, interrompit Amélie qui venait de prendre place à table, la main déjà tendue vers le pot de café fumant. Cela fait un an que je vois Mademoiselle triste comme la pluie, indifférente comme un gouvernement et seule comme dieu sans ses saints. La voilà enfin revenue à la vie et vous vous plaignez, comme si vous auriez préféré qu’elle accompagne son père en sa tombe. C’est à n’y rien comprendre.

George et Marthe se regardèrent l’air inquiet. Fallait-il parler à Amélie ? Lui raconter ? Le Comte leur avait fait jurer... Mais le Comte était mort. Aymeric, son fils, n’avait jamais réapparu. Et Hermande remontait Prépuce. George se grattait la pomme d’Adam, Marthe se grattait la côte d’Eve et Amélie les regardait.
- Vas-y toi, dit George en poussant Marthe du coude, dit-lui.
- Quoi je lui dis quoi, grogna Marthe dans un toussotement discret.
Ne me dites rien, s’écria Amélie, ne me dites rien. Je verrais bien toute seule s’il y a quelque chose à voir. M’est avis que vous vivez depuis trop longtemps avec les fantômes pour reconnaître la vie, la vraie, quand elle apparaît.

- La vie, la vraie, c’est pas ce que Mademoiselle nous fournicote, ronchonnèrent les deux domestiques.
- Ah oui, c’est quoi alors ? pouffa Amélie en reposant le bol de café qu’elle venait d’avaler d’une traite.
- C’est quand j’emmène le taureau à la vache, s’écria George.
- Et quand le coq coche la poule, reprit Marthe en canon.
- Et quand je te vibrichonne le poussin, s’égrilla George en lui balançant une grande claque sur l’arrière-train.
- Ah suffit grand salopiaud, lui rétorqua Marthe en lui renvoyant la pareille entre les omoplates.

- Et bien, on s’amuse ici à ce que j’entends !
A ces mots qui claquèrent comme un coup de fouet dans leur dos, les trois larrons se figèrent comme des statues de sel. (à suivre)
par Julie Flanere
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Mercredi 19 mars 2008
Prise d’une inspiration subite, Hermande alla vivement s’asseoir au bout de la longue table d’acajou où son couvert unique était mis. Elle considéra l’argenterie, les trois verres de cristal, les deux assiettes... Les aiguières d’eau et de vin...
- Amélie, enlevez moi tout cela immédiatement. J’en ai assez de ce rituel pesant. Apportez moi un bol de soupe et une cuillère. Vous demanderez ensuite à Georges de seller Prépuce, mon petit alezan pour demain matin 7 heures. Et puis vous inviterez à souper ma classe de terminale du couvent des Providentielles mercredi soir. Vous y joindrez les camarades de mon frère à l’école militaire. Et maintenant, vous pouvez servir.
- Mais, Mademoiselle, Monsieur le Comte disait que...
- Amélie, Monsieur le Comte est mort. Dois-je déjà vous rappeler que nous l’avons enterré pas plus tard qu’hier. Ce fut bien assez pénible comme cela. Mon frère a disparu. Cette maison résonne de silence. On ne vous entend même pas, ni personne. Allons nous laisser les fantômes s’installer et régenter nos vies ? Allez, débarrassez moi de ce fatras et servez prestement qu’on en finisse.
- Bien Mademoiselle. Comme vous voudrez.
Amélie fila en cuisine pour sortir Marthe la cuisinière de sa torpeur.
- Marthe, Marthe ! Mademoiselle vient d’avoir une fantaisie subite. Elle veut soixante personnes à souper mercredi et un bol de soupe ce soir. Le potage est-il prêt ?
- Subite, quoi subite ? sursauta Marthe. Mademoiselle a-t-elle fait un malaise ? Apporte lui donc les sels et appelle un médecin.
Amélie éclata de rire devant la confusion de Marthe qui avait toujours eu l’oreille un peu dure.
- Mais non Marthe, pas un malaise, une fantaisie. Mademoiselle a fait une fantaisie. Que je suis contente. Enfin du monde et de la jeunesse, du bruit et de la  musique, des cris et des chuchotements, le froufrou des soies contre les flanelles et les émeris, des soupirs et des éclats...  Amélie saisit un balai et esquissa quelques pas de danse sur le carrelage de la cuisine.
- Oh mon Dieu, s’écria Marthe en portant ses mains jointes à sa bouche. Monsieur le Comte est à peine refroidi que voilà que ça lui reprends.
- Quoi donc ? demanda Amélie arrêtée dans sa course. Qu’est ce qui lui reprends ? N’est-ce pas bien naturel de vouloir se distraire après tous ces malheurs ? Mademoiselle est jeune et fraîche. Il est bien tôt pour porter le deuil.
- Sotte que tu es. Il n’y a pas d’âge pour le deuil. Et puis tu ne sais rien de rien. Tiens, apporte lui donc son potage. Je parie qu’elle ne voudra rien de plus et qu’elle a demandé à monter son cheval demain matin.
- Comment le sais tu ? demanda Amélie interloquée par cette pré-science.
- Parce que je le sais. Cesse de poser des questions idiotes. Oh mon Dieu, oh mon Dieu, répéta Marthe en versant une louche de velouté de potiron dans un bol de porcelaine fine qu’elle saupoudra de persil fraîchement coupé. Soixante personnes à souper, ses camarades de classe et ceux de son frère, évidemment. Comme si elle pensait encore pouvoir faire illusion.
- Illusion ? Je ne comprends vraiment pas ce que tu dis là, répondit Amélie sur le seuil de la porte, le bol de potage posé sur un plateau d’argent.
- Tu comprendras bien assez vite. Allez dépêche toi de lui porter le plateau avant que le potiron refroidisse. Et puis reviens dîner s’il ne lui prends pas d’autres lubies ce soir.

Amélie glissa d’un pas fluide le long des couloirs toute émue et excitée à la fois par les demi-confidences de la cuisinière. C’est que l’année qu’elle venait de passer au château de Gersin avait été lourde d’ennui même si elle mesurait bien sa chance d’être entrée au service d’une si noble maison. On lui avait bien dit à l’école que la famille avait perdu de son lustre dans le monde. Mais aussi qu’on y avait gardé bien plus que nulle part ailleurs le goût du grand service à la française. “Tu verras, tu auras l’impression de servir les fantômes de l’histoire de France. Mais avec cette maison sur ton CV, tu pourras ensuite te placer où tu voudras avec les plus grandes exigences, lui avait dit la directrice en lui remettant son diplôme. Ecoute, regarde, tais-toi et tout y ira bien.”

Oui, Amélie avait tout appris, et rien appris encore. (à suivre)
par Julie Flanere
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Vendredi 14 mars 2008

Absorbée par son chagrin, Hermande n’avait pas vu ni senti le temps passer. Les arbres du parc étaient désormais enveloppés par la nuit. Seules leurs frondaisons se distinguaient encore sur le ciel baigné de lune. Elle jeta un oeil sur la pendule de bronze dont les angelots battaient les heures d’un discret marteau d’ébène. Huit heures sonnèrent au moment même où la silhouette qui s’encadrait dans la double porte annonça :
- Mademoiselle, le souper est servi.
- Bien Amélie, bien.
Amélie était entrée à son service un mois plus tôt, à la demande du Comte de Gersin qui s’inquiétait de la solitude de sa fille unique. C’était une jeune fille simple, de jolie tournure, aux grands yeux gris et innocents.
- Elle vous sera plus aimable que mon vieux et brave Arsène, lui avait dit le Comte en la lui présentant un matin comme un cadeau apporté par le printemps. Elle vous sera aussi davantage agréable que la bonne Germaine de feu votre mère. Ces deux fidèles serviteurs ont fait leur temps avec nous. Ils méritent le repos qui les attend et vous un service à la mesure de votre jeunesse. Arsène et Germaine resteront ce qu’il faut pour l’initier aux usages de cette maison et partiront quand vous le souhaiterez.
Hermande avait gracieusement haussé les épaules. Le Comte, son père, comme à son habitude avait décidé, tranché, choisi sans la consulter. Comme si la mort de sa mère, emportée par un souffle de poitrine, l’avait pour toujours dans les yeux de son père figée dans sa prime enfance. Elle avait tout juste atteint sa dixième année quand sa chère maman était partie lui abandonnant sa main glacée au creux de sa petite paume chaude et douce. Et puis Hermande avait grandi à l’ombre de son grand frère Aymeric dont elle partagea longtemps les jeux. Et puis Aymeric avait disparu. Et son père à son tour était parti, lui laissant Amélie.
- Bien Amélie, bien, murmura encore Hermande.
Mais la nouvelle gouvernante avait déjà disparu. Elle se dirigea vers la porte et le couloir qui mène à la grande salle à manger. Elle allait en franchir le seuil quand une curieuse pensée lui traversa l’esprit. (A suivre)

par Julie Flanere
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Mercredi 27 février 2008
C’était dimanche et Hermande pleurait. Il pleuvait aussi. Des larmes et de la pluie, comme la veille pour enterrer son père, le Comte de Gersin. Ses mains, longues et soignées, froissaient les pages que le notaire lui avait remises samedi dans l’après-midi, tandis qu’elle appuyait son front brûlant à la vitre fraîche de la véranda. Enfin, elle était riche. Mais si seule. A ses pieds, Roland, un long fauve tranquille, levait vers elle ses grands yeux humides et frottait son museau roux à son jean déchiré couture. “Oui, soupira-t-elle, je t’ai toi, mon lynx fidèle et chéri. Mais je n’ai plus que toi aujourd’hui.”

Au souvenir de son frère Aymeric qui lui avait offert Roland, tout petit, au retour d’un de ses grands safaris africains, Hermande redoubla de sanglots. Aymeric avait disparu en mer deux ans auparavant. Cette disparition avait plongé leur père dans un vif désespoir qui avait fini par l’emporter. Au loin, un soleil triste plongeait dans la brume qui noyait déjà les grands arbres sombres du parc. Un écureuil fila à travers la pelouse mettre trois glands à l’abri dans un marronnier centenaire. Le parc, si calme, le château si silencieux, faisaient comme un écrin au coeur d’Hermande gonflé de chagrin.

La jeune femme soupira et enfouit son visage à l’ovale parfait dans sa longue chevelure de jais. Elle y respira le parfum boisé de la lente promenade qu’elle avait faite le matin quand la rosée irisait encore le soleil sur les pétales de la roseraie. Comme si la nature, indifférente aux émois de son coeur, ignorait le malheur qui venait de la frapper.

Un léger grattement à la porte du triple salon la fît sursauter. (A suivre...)
par Julie Flanere
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D'un ver sous terre
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